Le Wrap Up de la semaine de la libération de Boualem Sansal (semaine du 10 novembre 2025)
🎢 : MrBeast’s Park in 🇸🇦 - 🤖 : 60% des journalistes Reuters sous IA Gen - ⛪ : Christ IA - 🎲 : Netflix veut vous faire jouer en famille - 🫨 : Gerhard Richter à la Fondation LV
Au sommaire de cette semaine :
Extra Ball 🎱 : le conte des deux villes, le service public dans la tourmente
⏳ Temps de lecture : 7 min 56 sec
Amusé 🎢 : MrBeast ouvre un parc à thèmes en Arabie Saoudite
⏳ : 1 min 56 sec
Un parc d’attractions éphémère baptisé « Beast Land » vient d’ouvrir en Arabie Saoudite, incarnation physique de l’univers déjanté de MrBeast, le youtubeur star aux 450 M d’abonnés.
Ce terrain de jeu grandeur nature, opérationnel jusqu’au 27 décembre, reprend les codes des défis spectaculaires qui ont fait exploser la chaîne YouTube de son vrai nom Jimmy Donaldson : jeux de lumières, écrans géants et épreuves façon télé-réalité, avec des gains à la clé pour les visiteurs, histoire de transformer chaque selfie en performance à partager.
Ce partenariat coche toutes les cases de la stratégie saoudienne pour s’acheter une image de destination branchée et jeune : le Royaume veut, comme d’autres pétro-monarchies autoritaires, s’arracher à sa dépendance au pétrole et s’imposer comme hub mondial du divertissement.
Cette orientation très gaming et influence n’est pas un hasard : plus de 75 % de la population saoudienne a moins de 35 ans, et cette jeunesse est très connectée. 98,2 % des Saoudiens ont un smartphone dans la poche (la moyenne mondiale plafonne à 68 %), 97,9 % sont connectés à Internet, et ils font partie des plus gros consommateurs de médias de la planète (selon des données PwC).
Les autorités déroulent donc le tapis rouge à tout ce qui peut faire vibrer TikTok, YouTube et Snapchat — quitte à importer le roi des créateurs digitaux, MrBeast en personne.
Pour ce dernier, c’est un coup double : il ne fait pas que monétiser sa notoriété, il l’étend géographiquement. Jimmy Donaldson explique que « la majorité de son public se trouve en dehors de l’Amérique du Nord, avec une forte concentration au Moyen-Orient ».
Sa société, Beast Industries, pèse aujourd’hui un demi-milliard de dollars et lui vaut une place dans le classement Time des personnalités les plus influentes de la planète (2023).
Mécanique implacable : la jeunesse branchée, une manne financière XXL, et une diplomatie du fun menée à coups de giga-parcs. Beast Land n’est pas qu’un parc d’attractions, c’est un signe que l’Arabie saoudite muscle sa stratégie « soft power » en captant la culture internet mondiale — à coups de millions, d’abonnés, et de néons.
En revanche, les visites n’ont l’air de se faire que la nuit…
✳️ Le groupe WhatsApp du Wrap Up (experimental) est disponible ici : News, sondages et coulisses, c’est là que ça se passe :
Convertis 🤖 : 60% des journalistes de Reuters utilisent l’IA Gen
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Reuters fonce à tombeaux ouverts, dans l’ère de l’IA agentique en embauchant son premier “AI video producer” : objectif, transformer la production vidéo de l’agence, réputée pour la vitesse de son fil mais souvent plombée par la lourdeur des workflows de montage.
À la manœuvre, Rob Lang, “newsroom AI editor”, qui voit dans l’IA agentique un potentiel de “super-monteur” — non pas pour remplacer le journaliste, mais pour accélérer toutes les tâches ingrates : sélection des meilleurs extraits, coupes rapides, gestion des incohérences visuelles (lunettes qui disparaissent, soleil capricieux), tout en gardant la main humaine sur le “final cut”.
L’idée ? Laisser l’IA faire le “rough cut”, le journaliste affine ensuite. Bref, gagner du temps sur les “wrap edits”, ce format maison destiné à résumer un événement en quelques minutes.
L’adoption de l’IA ne se limite pas à la vidéo : déjà, 60% des 2 500 journalistes Reuters utilisent des outils IA au quotidien, dont un noyau de 50 à 100 “power users” qui bidouillent du “vibe code” ou accélèrent les enquêtes.
Le taux grimpe de 5% chaque mois, objectif maison : 80% d’ici la fin de l’année (100% est visé, mais sans y croire vraiment). Même le photographe le plus réfractaire se voit recommander d’utiliser l’IA, ne serait-ce que pour accélérer le tri de ses clichés avant bouclage.
Mais il y a des lignes rouges : pas question de confier la vérification des faits à l’IA, jugée trop perméable aux fake news qui polluent ses jeux de données. Reuters développe donc une base interne, de type RAG (Retrieval-Augmented Generation), pour adosser ses IA à l’historique maison et fiabiliser les réponses — exemple trivial : l’orthographe officielle de “Zelenskiy” (et non Zelensky comme en français).
Dans l’arsenal maison, on croise :
un “sandbox” pour enchaîner prompts IA et automatiser les process;
des outils CMS pour générer titres, puces, ou même le premier jet d’un article à partir d’un communiqué et d’une interview;
Fact Genie, outil de résumé IA qui scanne des milliers de communiqués et suggère des sujets à traiter;
Federal Bot, qui aspire les publications gouvernementales US, les analyse trois fois par jour, et alerte les journalistes sur les signaux faibles à surveiller.
Reuters ne fantasme pas sur la disparition du journalisme humain, mais joue la course à l’armement technologique — en mode “l’IA fait gagner du temps sur les basses œuvres, le cerveau humain s’occupe du reste”.
Si vous préférez tester la version audio de cette newsletter, essayez le rendu de NotebookLM (cette semaine en 🇫🇷) :

Le Wrap Up Audio 🇫🇷 de la semaine de la libération de Boualem Sansal (semaine du 10 novembre 2025)
Extra Ball 🎱 : le conte des deux services publics dans la tourmente
Mauvaise rentrée pour France Télévisions qui s’apprête à tailler dans la création, la BBC vacille sur son impartialité. D’un côté Paris coupe, de l’autre Londres recentre — et dans les deux cas, c’est tout le modèle du service public qui menace de se dissoudre entre rigueur budgétaire et crise de confiance.
Que reste-t-il du “récit commun” quand l’info (publique) devient le dernier bastion ?
A lire dans l’Extra Ball complet, réservé (parution le jeudi) aux contributeurs du Wrap Up pour comprendre pourquoi la bataille de l’audiovisuel public ressemble de plus en plus… à un mauvais remake de Dickens.
Bénie ⛪ : l’IA s’immisce dans la religion
⏳ : 1 min 56 sec
L’Église 3.0 débarque, portée par une vague d’applis et de chatbots boostés à l’IA, où prier rime désormais avec “Text with Jesus”.
Pasteurs et développeurs rivalisent d’ingéniosité pour digitaliser la foi :
dialogues avec des avatars célestes,
prières sur-mesure,
confessions automatisées
et conseils moraux servis à la demande.
Résultat : des apps qui proposent de converser non seulement avec Jésus, mais aussi avec Marie, Joseph, Judas… et même Satan. Bienvenue dans le métaverse du Salut, version LLM.
Derrière la ferveur numérique, un constat brutal : 15 000 églises américaines pourraient fermer cette année, le taux de “non-affiliés religieux” atteignant 29% – un record historique aux US, en France, c’est le même chiffre qui … se revendiquent catholiques1.
Les méga-églises prospèrent, mais peinent à offrir de l’accompagnement individuel à des milliers de fidèles. L’IA vient alors combler le vide, qu’il s’agisse d’automatiser la hotline paroissiale (“EpiscoBot” répond à toutes vos questions sur la messe ou la théologie) ou d’analyser les données d’assistance pour personnaliser l’expérience croyante.
La tentation du DoD - Dieu on Demand - va plus loin : certains pasteurs admettent s’appuyer sur l’IA pour rédiger des sermons ou optimiser leur emploi du temps, sacrilège !
D’autres, comme le pasteur (évangélique) Ron Carpenter (Californie), commercialisent leur digital twin pour 49$ par mois, promettant un coaching spirituel one-to-one, version bot. Le business de la foi n’a jamais été capable d’opérer la démultiplication des pains.
Mais la multiplication des bots divins inquiète. Quel texte biblique les IA utilisent-elles vraiment ? Les réponses sont-elles imprégnées de la tradition des Pères de l’Église… ou d’idéologies ultraconservatrices glanées sur le web ?
Pour Mark Graves, directeur recherche chez AI and Faith, on joue avec des jeux de données bricolés, dans une course au “time to market” où le risque de dérapage théologique est maximal.
Côté prêtres, la prudence s’impose. “On ne peut pas externaliser sa morale”, tranche le révérend Attles, inventeur du chatbot “Faith” pour l’aide à la prédication.
Quant à Robert P. Jones, il résume l’ironie du moment : “Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?” (spoiler : tout).
L’IA promet de dynamiser l’Église, mais pose une question vertigineuse : qui guide vraiment le troupeau des fidèles, l’esprit saint… ou l’algorithme ?
Ludique 🎲 : Netflix veut faire jouer toute la famille en vidéo
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Netflix relance sa grande offensive dans le jeu vidéo… mais cette fois, en capitalisant sur ce qu’elle possède déjà : une audience captive de plus de 700 M de personnes devant l’écran principal du foyer.
Exit la bataille perdue d’avance contre les développeurs mobiles, place à une stratégie d’intégration totale.
L’entreprise lance une série de jeux grand public — Pictionary, Boggle, Tetris — jouables directement dans l’application Netflix, sur la télévision, avec le smartphone comme manette.
Autrement dit : rendre le gaming aussi accessible que lancer une série, histoire que même la tante Suzanne, celle qui confond toujours la télécommande et le téléphone, puisse participer.
Aux commandes, Alain Tascan, un Français ex-VP Game Development d’Epic Games, arrivé en 2024 pour remettre de l’ordre dans une division jeux jusque-là en demi-teinte.
En quatre ans, Netflix avait lancé plus de 100 jeux mobiles, mais seul GTA: San Andreas avait réellement percé (40 millions de téléchargements).
Le constat est simple : l’usage principal des abonnés se fait devant le téléviseur, pas sur mobile.
D’où cette bascule : transformer Netflix en plateforme de jeux “sans friction”, parfaitement intégrée, en tirant parti de son principal atout — sa présence dans les foyers.
Cette stratégie vise aussi un objectif cardinal : augmenter le temps passé sur la plateforme. Les mécaniques interactives serviront également pour les programmes live, à commencer par Star Search l’an prochain, avec une participation du public directement via smartphone.
Et Netflix n’est pas seul sur le créneau :
Disney+ prépare des fonctionnalités “gamelike”, dopées par son entrée au capital d’Epic Games ;
Amazon rappelle opportunément l’existence de son service de streaming de jeux Luna.
La course au divertissement total — séries + jeux + live — est officiellement lancée.
Tascan a taillé dans les effectifs de la division de Netflix : fermeture d’un studio interne (Team Blue), d’un externe (Boss Fight), et restructuration des trois survivants (Night School, Next Game, Spry Fox).
Ce dernier prépare Spirit Crossing, une sorte de Sim’s coopératif “pour rendre le monde moins “solitaire”, une ambition presque sociale dans un écosystème obsédé par la rétention (et quelle ironie par l’usine à rester chez soi auprès des jeunes).
Netflix annonce malgré tout continuer à sortir des jeux premium (peut être des reliquats de l’époque précédentes), avec deux annonces : WWE 2K25: Netflix Edition et Red Dead Redemption, en partenariat avec Rockstar Games.
Autre terrain d’expérimentation : le live interactif. Best Guess Live, présenté par Howie Mandel et Hunter March, permettra de gagner jusqu’à 15 000 $ par soir dans un format inspiré d’HQ Trivia.
La plateforme veut aussi renforcer les ponts entre cinéma et jeux. Exemple : Dead Man’s Party: A Knives Out Game, développé avec Rian Johnson. Un Cluedo numérique où tout le monde est suspect, en préambule au troisième opus d’A Couteux Tirés, disponible sur la plateforme le 12 décembre prochain.
L’enjeu dépasse le jeu : il s’agit de gamifier Netflix lui-même, en lui injectant des mécaniques d’engagement issues du gaming — accomplissements, communauté, interactivité — pour devenir l’écosystème de divertissement total que ses concurrents redoutent.
Floutés 🫨 : visite de l’exposition Gerhard Richter à la Fondation LV
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Vendredi soir, j’ai eu la chance d’aller visiter la nouvelle exposition Gerhard Richter à la Fondation LV, sous la musique hypnotique de Max Richter (ce sont les 10 ans de sa symphonie Sleep de 8h), le public était invité à écouter la représentation live et passer la nuit à la Fondation sur un matelas avec couverture et oreillers) :
Mais revenons à l’exposition :
Gerhard Richter n’est pas né en 1917 à Leidenstadt mais, et ça n’est guère mieux, en 1932 à Dresde.
Autant dire qu’il a grandi dans une Allemagne nazi puis occupée puis torturée, repentante de ses crimes abominables. Oncle Rudi était un officier de la Wehrmacht, Tante Marianne une infirmière assassinée par les Nazis pour être soupçonnée de schizophrénie, son beau-père n’étant pas en reste car à l’origine d’opérations de stérilisation forcée sur les indésirables du régime. Il grandit en RDA, et ne passe qu’en 1962, en RFA.
Bref, on comprendra qu’avec un tel environnement, l’artiste a un rapport compliqué à la représentation du réel, questionne la place de l’image. Il fait ses gammes à l’école des Beaux Arts de Dresde qui embrasse à la fois toute la tradition picturale allemande -Caspar David Friedrich est très présent- et le réalisme socialiste, dénotant par rapport aux artistes contemporains qui ne se réfèrent qu’au modernisme de la peinture.
L’exposition de la Fondation LV est chronologique (l’artiste toujours vivant, âgé de 93 ans, n’a plus qu’une production au compte goutte), elle permet de saisir la recherche continue de l’artiste pour redéfinir ce qu’est la peinture.
Il découvre l’abstraction dans les années 1960 et ne la quittera (malheureusement) jamais. Personnellement, je reste complètement à la porte de ces tableaux-là (qui ne sont pas représentés ici).
En revanche, ses peintures à l’huile qui dénature des reproductions de photographies (Richter s’armera de toutes sortes de grattoir, brosse, pinceau-rateau pour altérer ses tableaux) ont une magie troublante, nébuleuse.
C’est sa période la plus prolifique sur ces sujets des coulures : copie et dissolution, répartition aléatoire des couleurs dans les grands Nuanciers de Couleurs, prolongée au début des années 80 : premiers portraits de sa fille Betty et poursuite de son exploration du paysage et de la nature morte.
Donc en résumé, si vous aimez les peintres constrastés avec des fulgurances figuratives, courrez à l’exposition (un peu trop longue comme d’habitude à la Fondation LV) , si vous aimez les thèses simples et ramassées, passez votre chemin.
En 2019‑2020, selon l’INSEE : 29% des personnes âgées de 18 à 59 ans se déclarent catholiques, 10% musulmanes et 10% se déclarent affiliées à d’autres religions, tandis que les 51% autres se disent sans religion.













