Le Wrap Up de la semaine où Canal met les pieds dans l'IA
🤝 : Canal et l’IA - ✊ : Hollywood vs. le streaming - 🧠 : les nouveaux influenceurs + intellos - 🎥 : Universal signe avec les cinés US - 📸 : dernière séance de Martin Parr avec “Global Warning”
Au sommaire de cette semaine :
Teaser Extra Ball 🎱 : Prospectif 🔮 : le divertissement en 2050
⏳ Temps de lecture : 9 min 45 sec
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Diversifiés 🤝 : Canal signe plusieurs accords IA
⏳ : 1 min 27 sec
Canal+ a décidé de ne pas rester sur le quai pendant que l’IA entre dans les studios.
Le groupe a profité de ses résultats annuels pour annoncer non pas un mais deux partenariats dans l’IA : l’un avec Google, l’autre avec OpenAI.
Le plus structurant est clairement le premier. Derrière l’habillage stratégique, l’objectif est simple, mieux distribuer les contenus, et surtout produire plus efficacement dans un marché où les acteurs européens courent déjà derrière les budgets américains.
Accord avec Google structurant
Premier usage, consensuel, Google doit aider Canal+ à mieux indexer ses contenus.
En analysant automatiquement les flux vidéo, la technologie permettra de catégoriser plus finement les programmes et d’améliorer la navigation dans les catalogues. Autrement dit, tenter de rendre un peu moins fouilli ce qui ressemble aujourd’hui souvent à un maquis de vignettes vidéo (qu’est devenu le projet Eureka de 2011 qui devait faire justement cela?).
Cependant, la vraie contribution est ailleurs : StudioCanal pourra utiliser les outils de Google, notamment Veo3, pour générer ou prévisualiser certaines scènes.
Canal+ évoque la possibilité de produire des séquences jusque-là trop coûteuses ou techniquement difficiles, par exemple recréer une scène historique à partir d’une seule photo d’archive.
Le discours officiel reste prudent, l’IA ne remplacera pas les créatifs, elle viendra seulement enrichir la boîte à outils, comme l’avaient fait hier les fonds verts ou les effets spéciaux numériques.
Traduction plus prosaïque : il s’agit aussi de faire baisser les coûts de production.
Le groupe n’a d’ailleurs pas vraiment le choix. Netflix a déjà commencé à autoriser l’usage de l’IA dans une partie de ses productions (et Disney a signé avec OpenAI).
En France aussi, certaines séries s’en servent discrètement pour des scènes techniques, explosions, animaux, effets visuels divers. Canal+ ne veut pas apparaître comme le dernier studio à défendre la bougie contre l’électricité.
mais tous les oeufs ne sont pas dans le même panier : enter OpenAI
L’accord avec OpenAI paraît plus flou. Il doit servir à améliorer la “recherche dans l’application Canal+”, avec des requêtes formulées en langage naturel et des recommandations plus personnalisées. Utile, sans doute. Transformant, on a encore du mal à y croire.
Le plus intéressant est peut-être le décalage entre ce récit offensif sur l’IA et la réaction des marchés. Le jour même, l’action chutait de 19% à Londres.
Les résultats 2025 étaient pourtant corrects, avec 6,9 Md€ de chiffre d’affaires, en hausse organique de 1%, et 527 M€ de résultat opérationnel, au-dessus des objectifs.
Mais les investisseurs regardent surtout le chantier MultiChoice. La filiale sud-africaine, rachetée pour plus de 2 Md€, a vu son CA reculer de 6% et perdu 500 000 abonnés.
Sa trésorerie devrait être négative de 50 M€ en 2026.
Canal+ va donc devoir mener de front deux batailles, moderniser sa fabrique de contenus avec l’IA, et redresser un actif africain plus abîmé que prévu. L’alliance avec Google fait moderne. Le vrai challenge, lui, reste très industriel.
🎧 Si vous préférez écouter la version audio de cette newsletter, essayez cette semaine en 🇫🇷 avec de beaux efforts de synthèse de la variété des sujets évoqués :
Rebellés ✊ : Les réalisateurs d’Hollywood se rebiffent
⏳ : 1 min 40 sec
Avec Sinners, Ryan Coogler n’a pas seulement signé un succès commercial dans les salles obscures : il a posé une petite bombe sous le modèle économique des streamers avec Hollywood.
Dans une industrie obsédée par la propriété intellectuelle, les franchises et la rente des catalogues, il a obtenu de Warner Bros, un accord rarissime : récupérer la propriété du film en 2050. Autrement dit, ce que les studios considèrent d’ordinaire comme leur trésor de guerre, Coogler l’a en partie sorti du coffre.
Le symbole est puissant, d’autant que le film cartonne. Ce thriller vampirique a engrangé près de 370 M$ au box-office mondial, soit plus de quatre fois son budget de 90 M$.
Il a aussi récolté 16 nominations aux Oscars, un record, et vient renforcer le statut d’un cinéaste déjà installé parmi les rares réalisateurs capables d’aligner prestige critique, impact culturel et performance commerciale.
À 39 ans, Coogler n’est plus un “talent prometteur”. C’est un centre de profit avec des opinions politiques fortes.
Le cœur de l’affaire est là : “Sinners” marque un déplacement du pouvoir, du distributeur vers le créateur.
Grâce à cet accord, Coogler touchera directement des revenus issus du streaming, des diffusions TV, des licences et du merchandising, autant de flux qui tombent d’habitude dans l’escarcelle du studio.
Le sujet du film, centré sur deux frères qui se battent pour garder leur bistro dans le Sud ségrégationniste, donne à cet accord une résonance presque “trop” parfaite : raconter une histoire de résistance à la dépossession, tout en négociant en coulisses un contrat contre la “dépossession”.
Évidemment, les studios regardent cela avec une grimace de comptable inquiet. Car si un réalisateur obtient ce type de conditions, d’autres vont suivre.
Et ce qui est en jeu, ce n’est pas un caprice d’artiste, mais la mécanique profonde d’Hollywood : la bibliothèque de droits, ce stock d’œuvres qui continue de rapporter pendant des décennies.
Tom Rothman, patron de Sony Pictures, l’a dit sans détour : on ne saborde pas son modèle pour un seul film. Pour lui, accorder ce genre de deal revient à fragiliser la rentabilité structurelle du studio.
Coogler affirme qu’il ne demandera pas la propriété de ses films futurs. Peut-être. Mais le précédent existe désormais. Et c’est bien ce qui trouble Hollywood.
Derrière le cas Coogler, une question plus embarrassante apparaît : à qui doit revenir la valeur durable d’un film, à la machine qui le finance et le distribue, ou à celui qui l’imagine, le fabrique et le rend désirable ?
Dans un secteur qui adore parler de diversité tout en verrouillant la propriété, le fait que ces détails aient fuité précisément pour un cinéaste afro-américain n’a rien d’anodin. Cela ressemble moins à une anomalie qu’à un test de résistance du système.
Influents 🧠 : les nouveaux influenceurs sont des intellos

⏳ : 1 min 53 sec
Les influenceurs n’ont pas disparu. Ils sont montés en gamme, troqué le dernier mascara contre une conversation intelligente et pénétrante, remplacé l’obsession du volume de followers par la force de leurs idées sur le monde qui vient.
Ainsi, relate le Wall Street Journal, pour les directions marketing, une nouvelle catégorie monte en puissance : des personnalités qui n’ont ni les codes ni parfois l’envie de l’économie classique des “créateurs”, mais qui disposent d’un actif devenu rare, la compétence dans un champ précis.
C’est sur ce créneau que se positionne Figures, une nouvelle agence de représentation qui veut faire exister un entre-deux longtemps négligé, basée à Londres et à Paris.
In the world of talent management, “you have a literary agent, or you have a traditional agent built for models or film stars, and then at the other end of the spectrum you have creator and influencer agencies that are built for delivering scale,” said Figures co-founder Jacqueline Kavanagh. “These people don’t see themselves in either of those worlds.”
Le point intéressant est que cette offre arrive au moment où le marketing d’influence devient industriel jusqu’à l’excès :
Old Navy a porté son portefeuille de créateurs à 15 000 (quinze mille!) sur le dernier trimestre, soit trois fois plus qu’un an plus tôt.
Unilever travaille déjà avec des dizaines de milliers d’influenceurs et veut encore multiplier cette base par 10 à 20. À ce niveau-là, on ne parle plus de recommandation mais de saturation logistique.
Forcément, certains annonceurs commencent à chercher autre chose. Non pas la plus grande salle possible, mais la bonne salle.
Mercury, fintech destinée aux start-up et PME, consacre ainsi environ 20% de son budget publicitaire à des partenariats avec de vrais clients qui animent des podcasts intellectuels, des chaînes YouTube ou des newsletters sur Substack.
Le raisonnement est simple : mieux vaut parler à une communauté attentive qu’à une foule distraite.
Figures parie donc sur une influence moins massive, mais plus dense. Ses clients ne vendent pas leur personnalité comme un espace publicitaire ambulant. Ils monétisent un “univers intellectuel, esthétique ou professionnel”.
L’agence veut les aider à transformer cette autorité en propriété intellectuelle exploitable : salons, workshops, livres, rapports, performances, newsletters, retraites.
Autrement dit : faire sponsoriser non pas des posts, mais des formats, des idées et des objets culturels (avant j’ai l’impression qu’on parlait de trendjacking).
La formule est habile, car elle répond à deux fatigues contemporaines :
Celle des marques, usées par les algorithmes et la standardisation des créateurs.
Et celle de certains talents, qui veulent bien travailler avec des marques, mais sans se déguiser en vendeurs de codes promo.
Le maître mot ici n’est pas l’influence, mais la différenciation (en écho au mot de Victor Hugo “je veux l’influence et non le pouvoir”, ce qui est terme marketing revient à dire le publi-rédac plutôt que la pub).
Au fond, le marché redécouvre une évidence ancienne : dans un monde noyé sous le contenu, la rareté n’est plus l’audience, c’est la qualité de l’attention, la singularité du regard, et peut-être, plus prosaïquement, ce qu’une machine ne sait pas encore imiter sans avoir l’air de singer, l’au-then-ti-ci-té.
Pour aller plus loin sur la creator’s economy :
Nous organisons avec Eric Lentulo, pour les alumni des Médias et de l’Entertainment des grandes écoles (ESCP, HEC, ESSEC, Sciences Po et EDHEC), une conférence ce mercredi soir sur le sujet avec les participants suivants :
Autour de la table : Webedia, TikTok, Zoe Nogluten (une créatrice à 1 M de followers) et la déléguée générale du syndicat des influenceurs, Bénédicte de Kersauson
Au programme, 1h20 d’échanges sur les formats, le business, la régulation et la professionnalisation d’un écosystème qui n’a plus grand chose d’artisanal.
Extended 🎥 : Universal Pictures deale avec les cinés US pour exposer plus longtemps les films
⏳ : 1 min 52 sec
Universal enterre un peu plus l’une des dernières improvisations de l’ère Covid : le studio va rallonger la durée d’exclusivité de ses films en salle : minimum cinq week-ends dès maintenant, puis sept à partir de janvier prochain.
On est loin de la politique adoptée en 2020, quand Universal avait ramené cette fenêtre à trois week-ends, soit 17 jours à peine, avant de basculer les films vers la VOD premium.
À l’époque, c’était présenté comme une adaptation pragmatique à une industrie sous respiration artificielle.
En 2026, cela ressemble surtout à une erreur stratégique qu’il faut corriger.
Le message est univoque : le cinéma en salle reste la meilleure machine à fabriquer du box-office.
Et, plus largement, à produire de la valeur sur toute la chaîne.
Quand un film arrive trop vite à la maison, le public retient surtout une chose : inutile de se presser, il sera bientôt “gratuit” sur une plateforme déjà payée via abonnement. Résultat, la salle perd son urgence, donc sa prime, et toute l’économie de cette chaîne s’effondre.
AMC, premier exploitant américain, a salué la décision comme une bénédiction pour tout l’écosystème. Il faut dire que l’état du secteur justifie un peu plus qu’un communiqué poli : les ventes annuelles de billets en Amérique du Nord restent environ 20% sous les niveaux d’avant-pandémie. Et la fréquentation a encore plus baissé si l’on tient compte de la hausse des prix des billets.
AMC a affiché une perte nette de 632 M$ en 2025 et traîne plus de 4 Md$ de dette.
La chaîne iPic s’est placée sous la protection de la loi américaine sur les faillites le 25 février dernier, en expliquant que le streaming avait “fondamentalement” changé l’économie des salles. On a vu formulations plus joyeuses.
Universal cherche aussi à remettre un peu d’ordre dans un marché devenu illisible.
Depuis cinq ans, chaque studio a bricolé ses propres fenêtres :
Paramount a laissé un “Mission: Impossible” en salle 88 jours, mais limité d’autres films à 31 ou 24 jours.
Warner a navigué entre 17 et 52 jours.
Sony entre 24 et 45.
Disney, lui, est resté plutôt long, souvent 60 jours ou plus.
(En France, les fenêtres d’exploitation sont fixés par l’Etat, c’est la France quoi!, donc un film doit attendre 4 mois avant de se retrouver en VOD.)
Pour le spectateur, cela produit un incompréhension assez simple à résoudre : la plupart des films finiront vite chez soi, donc autant attendre.
Le point intéressant est que Universal ne va pas jusqu’au bout de la logique pour tous ses labels : Focus Features, spécialisé dans les films plus fragiles ou plus pointus, gardera une fenêtre de trois week-ends. Ce n’est pas incohérent : pour certains films d’auteur ou de niche, la sortie salle sert désormais aussi de rampe marketing vers la VOD premium, avec des lancements progressifs et une exploitation plus souple.
Au fond, Hollywood redécouvre une vérité assez ancienne : à force de raccourcir la salle pour nourrir plus vite le streaming, les studios ont peut-être affaibli la seule étape qui donnait encore au film un statut d’événement.
Teaser Extra Ball 🎱 : Prospectif 🔮 : le divertissement en 2050
Dans 20 ans, on ne regardera peut-être plus un film, on y entrera.
Le divertissement qui se dessine sera moins linéaire, plus immersif, plus personnalisé, et beaucoup plus piloté par la donnée. IA pour produire, IA pour tester, compagnons persistants dans le jeu vidéo, spectacles vivants augmentés, expériences différentes pour deux spectateurs assis dans la même salle.
Derrière la promesse technologique, une vraie question industrielle se pose déjà, qui contrôlera les outils, les moteurs de personnalisation et les lieux capables d’orchestrer ces nouvelles expériences ?
Quelques pistes jeudi dans l’Extra Ball 🎱 :
Kitsch 📸 : dernière avertissement de Martin Parr avec “Global Warning”
⏳ : 1 min 20 sec
Martin Parr a passé sa vie à photographier ce que la modernité préfère ne pas regarder de trop près : le tourisme de masse, la consommation en grande surface, les plages saturées, les objets inutiles, les petits rituels d’abondance qui finissent par raconter quelque chose de plus grand sur notre époque.
L’exposition posthume que lui consacre le Jeu de Paume relit son œuvre sous un angle plus politique qu’il n’y paraît. On a souvent réduit Parr à un ironiste anglais, moqueur des classes moyennes (certains le qualifient de “prolophobes”) et du mauvais goût.
C’est un peu court, même si on constatait le même sourire sardonique sur les lèvres de ce public CSP+ pointu qui se pressait en ce dimanche après midi le long des cimaises du Musée du Jeu de Paume si raffiné et “dérangeant”.


Son vrai sujet nous dit la curation de cette exposition est un monde qui consomme, voyage, s’équipe, s’amuse, mais en laissant derrière lui une traînée de déchets, de standardisation et de dérèglement planétaire.
Les images sont drôles, criardes de couleurs, relativement lisibles (au passage un joli cours pour nos têtes blondes à la construction d’une image). Mais ces images grattent.
Chez Martin Parr, décédé en décembre 2025, la plage n’est pas un décor de carte postale, c’est une scène où se voient à la fois le loisir, le trop-plein et l’épuisement du monde.
La nourriture, les gadgets, les foules, les animaux domestiques transformés en accessoires, tout devient symptôme.
Ce qui pourrait disculper Parr d’une attitude méprisante de redresseur de torts, c’est qu’il a à plusieurs reprises, revendiqué appartenir à cette classe moyenne avide de voyages. Il montre, très près, très fort, très coloré, jusqu’à ce que le kitsch devienne quasiment un documentaire sur notre modernité.



Ces clichés feraient presque partie du monde d’avant, si notre monde ne continuait pas à consommer plusieurs planètes par an. Martin Parr a photographié une société qui croyait célébrer le confort et la liberté, alors qu’en fait il documentait déjà les dégâts de notre propre mode de vie.
L’exposition est visible jusqu’au 24 mars et est très complète.










Vive les influents alternatifs !