Le Wrap Up du Wrap Up
🎮 Xbox veut sortir ses franchises des consoles : le jeu vidéo est en train de remplacer Hollywood comme grande fabrique de la pop culture mondiale.
🎬 L'IA peut-elle empêcher les prochains Ridley Scott d’émerger ? En automatisant la production publicitaire, elle pourrait aussi faire disparaître l'un des principaux terrains d'apprentissage des réalisateurs du grand écran.
🚧 Meta ferme ses portes à TikTok : peut-elle décider si les concurrents ont le droit d'y faire leur pub ?
📺 BBC et Channel 4 cherchent la taille critique sans fusionner : face aux plateformes mondiales, la mutualisation pourrait-elle devenir une 3ème voie pour les TV européennes ?
Jeudi dans l’Extraball 🎱, on parlera des podcasts de la Silicon Valley en circuit fermé.
🎬 Et côté Culture : The Social Reckoning, un verdict déjà posé avant la séance.
⏳ Temps de lecture : 10 min 14 sec
Vous lisez Le Wrap Up pour la première fois ? L’abonnement donne accès aux archives, à l’Extra Ball chaque jeudi, et permet de soutenir chaque édition hebdomadaire.
Débordants 🎮 : Xbox veut sortir ses franchises des consoles
⏳ : 1 min 37 sec
Cette semaine, Xbox a annoncé la création de XP, une nouvelle entité dédiée à l'extension de ses propriétés intellectuelles au-delà du jeu vidéo.
Kayleen Walters en prend la tête, c’est l’ancienne présidente de Mojang (le studio initialement derrière le succès de Minecraft), elle était déjà la VP en charge du développement des activités de franchise (et la productrice exécutive du film Minecraft).
XP sera organisée en quatre pôles : film et télévision, produits dérivés, partenariats de marque, expériences physiques.
Un parc Minecraft est prévu pour 2027.
Un film Call of Duty, avec Taylor Sheridan et Peter Berg, est en développement.
L'annonce précise, à la manière de Magritte ?, que “XP n'est pas un studio de production” à la Hollywood.
Donc Xbox ne cherche pas à concurrencer Warner ou Universal. Elle structure la valorisation de ses actifs intellectuels, comme Disney avec ses parcs, Marvel avec ses produits dérivés, Lucasfilm avec ses licences.
Le mouvement selon le Wall Street Journal, semble s’être inversé : pendant des décennies, les adaptations de jeux vidéo étaient plutôt ratées (Super Mario Bros version 1993, Tomb Raider, Resident Evil) et Hollywood en avait conclu que les univers du gaming n’étaient pas transposables sur grand écran.
Ce temps est désormais derrière si l’on en juge par le succès des dernières franchises : Sonic le Hérisson, le film Minecraft (plus d'1 Md$ de revenus au box-office), The Last of Us, Fallout, Arcane (Emmy du meilleur programme animé), ces films ont changé le paradigme.
Le jeu vidéo ne prend plus ce que Hollywood lui propose pour argent comptant : il prend la main sur les façons d’exploiter ses propres univers à une échelle industrielle.
Symboliquement, il y a douze ans, Xbox fermait Xbox Entertainment Studios, son bras audiovisuel. Le retour, sous une forme différente, semble en dire long sur la maturité nouvelle de ce secteur.
XP n'est pas qu’une curiosité de réorganisation interne, il s’agit peut être d’une manifestation institutionnelle d'un changement de statut : le jeu vidéo est devenu un des lieux de la création d'imaginaire de la culture populaire mondiale.
Ce que Disney avait compris avec la bande dessiné dans les années 2000, le gaming l'intègre aujourd'hui avec ses propres franchises.
La question n'est pas de savoir si Xbox va faire de bons films, car d’après Matthew Ball, directeur de la stratégie de Xbox, est explicite : XP ne produira pas elle-même.
XP structurera les partenariats et les licences à la poursuite des franchises Marvel.
✳️ Le groupe WhatsApp du Wrap Up est disponible ici avec news, sondages et coulisses, c’est par ici :
Éclipsés 🎬 : quand l'IA efface le bac à sable des réalisateurs
⏳ : 1 min 34 sec
Quand Ridley Scott a reçu le Fellowship de la BAFTA, la plus haute distinction du cinéma britannique, il a rappelé dans son discours que la publicité avait été son école de cinéma. C'est dans les spots télévisés, à la fin des années 1960, qu'il avait appris à mettre en scène, à cadrer, à construire une atmosphère en quelques secondes.
Cette trajectoire n'est pas une exception :
Guy Ritchie est passé par les clips musicaux et les spots avant de signer ses premiers films. Dougal Wilson, réalisateur de Paddington au Pérou, s'est forgé sur les légendaires publicités de Noël de John Lewis (je vous remets celle sur Elton John).
Tony Scott, le frère de Ridley, a décroché Top Gun après avoir réalisé un spot Saab (ci-dessus) dans lequel il faisait courir une voiture contre un avion de chasse. Don Simpson et Jerry Bruckheimer avaient reconnu dans ces trente secondes tout l'ADN visuel de leur film.
The Guardian rapporte que WPP, le premier groupe publicitaire mondial, vient d'inaugurer sa principale installation de production IA dans un entrepôt reconverti dans l'est de Londres, premier maillon d'un déploiement international autour de WPP Production, une activité pesant 600 M£ (env. 700 M€).
Sa CEO, Cindy Rose, ancienne cadre de Microsoft, a été directe : “Nous n'avons plus besoin de dépenser les budgets de nos clients en tournages coûteux à l'étranger.” Certains annonceurs évoquent des coûts réduits jusqu'à 60% de la facture.
C'est une bonne nouvelle pour les bilans de campagne, c'est plus ambigu pour toute la chaîne historique de formation des talents du cinéma.
Le paradoxe est assez clair : les tournages publicitaires avaient pour externalités positives, au delà de créer du désir et vendre des voitures ou des parfums, de constituer pendant soixante ans l'endroit où les techniciens apprenaient à éclairer, où les réalisateurs apprenaient à diriger des acteurs, où les chefs opérateurs s'exerçaient avant d'accéder aux budgets du long-métrage. Supprimer ces tournages génère un gain d'efficacité immédiat. Il génère aussi un écosystème sans junior, sans terrain d'apprentissage, sans école.
Luke Scott, qui dirige Ridley Scott Associates, le formule sans détour : “La création s'apprend en faisant. Que faites-vous de cette génération perdue ?”
La question dépasse la publicité : chaque fois qu'une IA absorbe les tâches d'entrée de gamme d'une industrie créative, elle absorbe aussi l'endroit où la génération suivante apprend son métier.
🎧 Si vous préférez écouter la version audio de cette newsletter, essayez la version Notebook LLM de plus en plus vivante et qui trace des ponts entre les sujets de la semaine :
Banni 🚫 : Meta ferme sa pub à TikTok
⏳ : 1 min 47 sec
Le 8 octobre, Meta a cessé d'accepter les publicités de ByteDance, maison mère de TikTok (hors US), sur Facebook et Instagram. La mesure s'applique aux États-Unis, au Canada, à l'Égypte, à l'Indonésie, au Japon, à la Thaïlande et au Vietnam, et s'étend aux annonceurs tiers dont les campagnes renvoient vers des propriétés ByteDance dans ces marchés.
La justification officielle de Meta tient en une phrase : “nous n'avons pas l'obligation de diffuser les publicités d'un concurrent dont l'objectif est de faire quitter nos applications aux utilisateurs.”
Techniquement exact. Légalement défendable, à ce stade. Économiquement révélateur.
Car ce qui se joue ici dépasse une querelle entre deux applications disputant l'attention des mêmes utilisateurs. Meta n'est pas uniquement un concurrent de TikTok pour l'engagement et les créateurs. Meta est également l'un des principaux propriétaires d'infrastructure publicitaire que les marques utilisent pour acquérir ces mêmes utilisateurs.
De pareils dilemmes s’étaient posés aux chaînes de TV en clair qui se demandaient si elles devaient accepter les investissements de Canal+, BeIn ou encore Netflix de leurs espaces publicitaires. Elles avaient accepté, non sans soubresauts lors des guerres commerciales qu’elles se livraient dans le temps.
Ici, ce n'est pas une simple rivalité de produit : c'est un cas où le propriétaire des espaces publicitaires décide que son principal concurrent n'a plus le droit d’accéder au public et d'y afficher ses messages.
Dans des industries régulées, cette configuration ferait l'objet d'un examen rapproché. Un opérateur télécom dominant ne peut généralement pas refuser à ses concurrents l'accès à ses infrastructures. Mais l'économie numérique a progressé plus vite que le droit de la concurrence, et les walled gardens ont été construits avant que leur emprise actuelle ne soit pleinement intégré dans l’univers mental des régulateurs.
L'argument de Meta est renforcé par le contexte : la décision intervient peu après la conclusion d'un accord de 18 Md$ avec des États américains sur les préjudices causés aux mineurs par les réseaux sociaux, Meta a introduit une carotte pour les Etats Américains : s’ils imposent une même pénalité à Tiktok et à Youtube, ils obtiendront un complément de versement de la part de Meta. Une belle mise à prix.
TikTok lui-même n'est pas sans contradiction : la plateforme interdit depuis longtemps les liens pointant vers des profils Instagram ou Facebook. Meta a simplement répliqué à sa façon.
TikTok et ByteDance ne sont pas donné la peine de commenter cette récente décision. La vraie question n'est pas de savoir si TikTok survivra à cette décision. C'est de savoir si des régulateurs se saisiront un jour de ce qui est en jeu : jusqu'où va la liberté commerciale d'un opérateur dominant sur ses propres infrastructures et donc d’une part de l’accès au grand public. Une réflexion un peu similaire aux réflexions en Grande Bretagne sur le fait de donner accès une priorité d’exposition sur Youtube aux médias britanniques.
Rabotées 📺 : la télévision britannique envisage aussi des synergies industrielles sans fusion
⏳ : 1 min 50 sec
Reuters révèle que la BBC et Channel 4 ont engagé des discussions préliminaires sur un rapprochement de leurs opérations commerciales, en incluant le gouvernement britannique dans les conversations.
Le périmètre envisagé est significatif : les activités publicitaires de Channel 4, ses services numériques, E4, Film4 et son service à la demande d'un côté et UKTV, le bras commercial de la BBC, de l'autre.
Un accord à parité 50-50 serait l'une des options étudiées. Les sources de Reuters sont anonymes ; rien n'a été donc annoncé officiellement.
Ce que les discussions ne prévoient pas, et c'est le détail le plus croustillant, c'est une fusion éditoriale. La chaîne Channel 4 continuerait d'exister comme entité indépendante (on rappelle que Channel4 est une chaîne publique mais financée par la publicité, ce qui n’est pas permis sur les antennes de la Beeb qui sont stipendiées par le gouvernement de sa Très Gracieuse Majesté). Ce n'est donc pas une opération de fusion, mais une mutualisation d'infrastructures.
Matt Brittin, DG de la BBC, avait planté le décor en juillet devant le Parlement britannique : “dans un monde où ITV et Sky fusionnent, Channel 4 est très sous-dimensionnée.” La formule résume la contrainte. Face à Netflix, Disney+, Amazon ou YouTube, les diffuseurs nationaux britanniques ne pèsent pas assez lourd pour négocier d'égal à égal, ni sur les coûts technologiques, ni sur les données, ni sur la distribution internationale, ni sur la monétisation des contenus qu’ils logent sur Youtube…
La réponse traditionnelle à ce type de pression serait, comme on en discute en France, la consolidation capitalistique : racheter, fusionner et créer un champion national.
Le scénario britannique esquisse autre chose. Mutualiser des infrastructures commerciales et numériques sans fusionner les identités éditoriales (est-ce qu’on se risquerait à évoquer les mannes de Salto?).
Garder ce qui différencie (lignes éditoriales, marques, audiences propres) tout en partageant ce qui ne se voit pas et qui coûte : technologie de diffusion, données, régies pub.
Ce modèle n'a pas encore trouvé d’incarnation en Europe. En France, la voie alternative, coopérations structurelles sans fusion des entités, reste à explorer. Le rapprochement de France TV et de Radio France était bien une esquisse de ce type-là, mais donc il a fallu rapidement donner des garanties sociales sur le fait qu’il n’y aurait pas d’économies de personnel… Le laboratoire britannique pourrait en offrir un premier test grandeur nature.
La difficulté est autant réglementaire que stratégique : deux diffuseurs publics qui mutualisent leur régie pub poseront des questions de droit de la concurrence qui ne manqueront pas d’être examiné par les autorités compétentes chauffées à blanc par ceux qui n’y ont pas vraiment intérêt (annonceurs, producteurs indépendants).
Mais le signal est là. Le modèle du diffuseur national opérant seul, face à des plateformes mondiales à 300 M d'abonnés et 20 Md$ de “coût de grille” par an, n'est plus tenable. La télévision publique européenne cherche sa formule. Les Britanniques la cherchent en premier.
Teaser Extra Ball 🎱 : la Silicon Valley se fait son cinéma entre soi
Avec All-In, BG2 ou TBPN, ou A16z media, entrepreneurs et investisseurs ont construit leurs propres scènes médiatiques. Des podcasts où l'on parle business, politique, IA et pouvoir, avec une particularité : ceux qui font l'actualité sont désormais aussi ceux qui la racontent.
À mesure que la tech se détourne des médias traditionnels, elle construit son propre écosystème, avec ses stars, ses codes, ses certitudes… et ses angles morts.
🎙️ Jeudi, l'Extra Ball décrypte cette nouvelle machine médiatique de l’entre-soi de la Silicon Valley et voir si des parallèles existent avec la France (si si!)
pour recevoir l’Extra Ball 🎱.
Sociopathique 😈 : Mark Zuckerberg à nouveau sur le grill d’Aaron Sorkin
⏳ : 2 min 23 sec
En 2010, The Social Network dynamitait l’irrésistible ascension de Facebook en revenan t sur les manipulations qui ont enfanté l’hydre des réseaux sociaux.
Quinze ans plus tard, sa suite, The Social Reckoning, se heurte à un problème inattendu : comment faire une satire mordante d’une entreprise que tout le monde utilise et déteste déjà en partie ?
À l’époque, Facebook comptait 500 millions d’utilisateurs, Mark Zuckerberg avait 26 ans et venait d’être désigné personnalité de l’année par Time. Aujourd’hui, le réseau rassemble 3 milliards d’utilisateurs et son fondateur, 42 ans, possède une fortune personnelle estimée à 250 milliards de dollars. Mais son image s’est effondrée : sa cote de popularité aux Etats-Unis atteint -43 %, à peine devant Vladimir Poutine.
Le nouveau film raconte l’enquête du journaliste du Wall Street Journal, Jeff Horwitz, incarné par Jeremy Allen White (the Bear), et les révélations de Frances Haugen, lanceuse d’alerte interprétée par un Mikey Madison fragile et majestueuse, sur les (absences de) pratiques de modération de Facebook.
Aaron Sorkin, scénariste oscarisé du premier opus et créateur de la série A la Maison Blanche (The West Wing), reprend les commandes, cette fois également comme réalisateur, en remplacement de David Fincher. Jeremy Strong ((le cringiest Kendall Roy dans la série Succession et aussi l’excellent Roy Cohn, mentor du jeune Donald Trump dans The Apprentice) succède à Jesse Eisenberg dans le rôle de Zuckerberg.
Même si le film est plutôt bien fait et on suit avec plaisir et même exaspération ce que nous savons déjà sur les comportements les plus détestables qui contrôle nos réseaux sociaux, la mécanique satirique est quelque peu grippée : là où le premier film dépeignait un Zuckerberg arrogant, manipulateur, mais manquant profondément de confiance en lui, le second en fait un vilain de BD. Retranché dans son QG aquarium entouré d’écrans et d’un canapé en kevlar, il tyrannise ses collaborateurs et refuse de sacrifier 1% d’engagement pour réduire les contenus nuisibles de 34%.
Le scénario martèle une idée désormais consensuelle mais dont on peut s’étonner qu’elle ne suscite pas plus de réactions dans l’opinion et la classe politique : Facebook privilégie ses profits au bien commun, malgré sa place prise dans l’espace public et la diffusion de l’information (53% des Américains s’informent sur les réseaux sociaux).
La question de la liberté d’expression et de de la régulation des contenus extrèmistes et séditieux affleurent en permanence, avec les tendances libérales soutien d’une régulation, qu’on connaît à Sorkin. Zuckerberg se défend en refusant de censurer les contenus faux et de laisser les politiques soutenir des contre-vérités avec pour ultime rempart : les électeurs trancheront.
Le débat pourrait intéresser les échanges d’un cours de philosophie de terminale, mais là où le bât blesse c’est la connaissance très fine et secrète de Facebook à l’époque des dommages causés par des algorithmes propulsant les contenus les plus haineux : les dommages sur les jeunes filles d’Instagram dans l’estime de soi, les super célébrités et la propulsion de leur contenu sur les plates-formes, les trafics de drogue et de d’organe humain via la plateforme.
On peut regretter que là où Fincher insufflait du cynisme à l’écriture de Sorkin dans le premier opus, cette suite oppose des journalistes héroïques à des dirigeants caricaturaux. Plus de zones grises, donc un peu moins de cinématographie.
Hollywood, pourtant, n’en a pas terminé avec la Silicon Valley. Après Super Pumped (Uber), WeCrashed (WeWork) et The Dropout (Theranos), arrivent Cupertino (dont il était question dans l’Extra Ball 🎱 ce weekend), une série sur les batailles juridiques contre la tech, un nouveau documentaire consacré à Elizabeth Holmes et Artificial, avec Andrew Garfield dans le rôle de Sam Altman (celui-là même qui jouait Eduardo Savarin dans The Social Network).
Le paradoxe : à force d’avoir déjà instruit le procès de la Silicon Valley, Hollywood peine désormais à surprendre son jury.





