Le Wrap Up de la semaine où Disney a signé avec OpenAI (semaine du 8 décembre 2025)
🐭 : Disney + OpenAI … vs Google - 🛒 : Banijay drague les créateurs - 💰 : Les ICCs, économiquement en France - 📢 : le double screening - 🌀 : M.C. Escher à la Monnaie
Au sommaire de cette semaine :
Extra Ball 🎱 : la généralisation du contrôle de l’âge sur internet
⏳ Temps de lecture : 9 min 56 sec
✳️ Le groupe WhatsApp du Wrap Up est disponible ici : News, sondages et coulisses, c’est là que ça se passe :
Cartooné 🐭 : Disney s’accorde avec OpenAI … et attaque Google
⏳ : 1 min 34 sec
L’annonce clé de la semaine dernière c’est la décision Disney de signer avec OpenAI un accord : le moteur de génération de vidéos d’OpenAI, Mickey a aussi annoncé 1 milliard de dollars dans OpenAI, une des contreparties est une licence sur quelque 200 personnages Disney (pas les voix) – de Marvel à Pixar, des princesses classiques à Star Wars.
L’accord autorise donc OpenAI à utiliser ces personnages dans Sora, mais la “licence” fait tout le travail marketing : Disney verrouille ses IPs, mais ouvre juste assez la porte pour que l’IA s’en régale… sous contrôle total de la maison-mère.
Bob Iger, le CEO de Disney, grand ordonnateur de l’opération, n’a pas lésiné sur les tours de passe-passe financiers à l’ancienne :
Disney devient actionnaire d’OpenAI à hauteur de 0,2 % (calculé sur une valorisation à 500 Md$, avant une potentielle IPO à plus de 1 trillion).
Mais pas d’inquiétude pour le cash, l’argent fait l’aller-retour, façon boomerang : Disney encaisse une solide licence, OpenAI encaisse le chèque, tout le monde s’abonne aux API, ChatGPT se retrouve dans les mains des équipes Disney et le fromage retourne chez la souris.
Le communiqué commun jure main sur le cœur qu’il s’agit de “responsabilité”, de “protection des créateurs” et de “contrôle robuste”.
Traduction selon le blog caustique d’Evan Shapiro : OpenAI devient officiellement le “slopkeeper” (entendez : l’entreprise monopolistique sur la production IA de Disney), chargé de protéger la propriété intellectuelle de la firme et de monétiser tout usage dérivé, plutôt que de laisser la police du Net courir après les deepfakes ou les remix TikTok façon “Ratatousical”1
Côté produit, Disney promet que certaines vidéos courtes générées par les fans sur Sora pourront être diffusées sur Disney+2 (le mot “certaines” étant ici un chef-d’œuvre d’ambiguïté contractuelle).
En échange de l’investissement, Disney obtient un accès VIP aux outils OpenAI : ChatGPT pour ses employés, APIs pour bricoler de nouveaux services, et tarifs préférentiels sur les outils plus évolués, à la carte selon l’usage réel.
Objectif : faire de l’IA le nouveau “search” – recommandations personnalisées dans ChatGPT et Sora pour les parcs, le merchandising, les abonnements, les tickets ciné… Le deal consacre aussi la stratégie du “on préfère posséder que courir après” : toute création dérivée faite sur Sora entre illico dans l’escarcelle Disney, qui n’a plus à traquer ou attaquer les utilisateurs.
Bref, sous couvert d’innovation, Disney achète à la fois la paix juridique, un pied dans l’IA générative et une rente sur la créativité des fans, tout en continuant à contrôler d’une main de fer la destinée de Mickey et consorts.
🎧 Si vous préférez écouter la version audio de cette newsletter, essayez cette semaine en 🇫🇷 avec de beaux efforts de synthèse de la variété des sujets évoqués :
Open 🛒 : Banijay lance une place de marché de créateurs
⏳ : 1 min 37 sec
Banijay France lance sa marketplace “P.O.C. (Proof Of Concept)” : une place de marché digitale pour créateurs de contenu, annonceurs et acheteurs internationaux de formats.
Les créateurs peuvent y déposer et monétiser leurs IP (propriétés intellectuelles), en les vendant directement sur la plateforme : le rêve du garage à start-up version script doctor.
Les acheteurs, eux, peuvent acheter ces IP et les adapter à la sauce locale, en mode “Format is king”. Les annonceurs ne sont pas en reste, avec un accès à la base de données pour repérer la prochaine pépite virale ou sponsoriser le Koh-Lanta de demain.
Alexia Laroche Joubert, patronne de Banijay France, fait le parallèle avec le big bang de la distribution internationale des formats télé il y a 25 ans : à l’époque, l’émergence d’adaptations de formats (Loft Story, Qui Veut Gagner des Millions ?) a transformé la création en véritable industrie.
Nouvelle ère : Banijay veut industrialiser le marché encore sauvage du digital, structurer la jungle foisonnante des créateurs et faire de Paris la plaque tournante des storytellers “agiles et créatifs” (rings a bell ? lire le billet sur Webedia la semaine passée).
L’enjeu : transformer la bouillie d’influenceurs, TikTokeurs et génies du montage en communauté d’entrepreneurs, avec une bourse d’échanges mondialisée des concepts (IP à vendre : “course de boules de neige en direct”, prix à débattre).
Banijay offre à cette nouvelle vague un guichet unique pour protéger, monétiser et exporter leurs idées, en capitalisant sur sa puissance de feu dans la distribution.
L’initiative cible un marché en pleine ébullition : explosion des formats courts, appétit des plateformes pour les nouveaux concepts, demande croissante des annonceurs pour des contenus “natifs”, et fragmentation des audiences. Le modèle Banijay se rêve donc en place de marché des IP digitales : mise en relation, sécurisation juridique, monétisation, internationalisation.
Tout est là pour installer Banijay au cœur de la bataille des contenus, entre plateformes américaines, agences de talents et MCN (Multi Channel Networks).
Derrière l’effet d’annonce, Banijay parie sur la scalabilité du modèle et l’effet réseau, pour attirer la crème des créateurs et séduire annonceurs, plateformes et diffuseurs. Ambition affichée : structurer et capter la valeur du digital, dans un secteur qui, selon toutes les études du moment, pèsera plusieurs milliards d’euros de revenus dans la décennie à venir.
Souhaitons leur bonne chance avec deux écueils immédiats :
Quelle puissance marketing mise au service de POC pour s’assurer que le pipe commercial publicitaire (susceptible de faire venir et rester les créateurs) soit important ?
Est-ce que les créateurs ne sont pas déjà une continuelle veille concurrentielle pour adapter localement les vidéos virales sur les plates-formes?
Réponse sous quelques semaines.
Contributif 💰 : la valeur des ICC dans l’économie française
⏳ : 1 min 23 sec
« Ce qui ne se mesure pas n’existe pas. » Voilà l’obsession du Panorama EY des industries culturelles et créatives (ICC), qui veut s’imposer comme LA référence pour objectiver l’impact économique, social et territorial d’un secteur trop souvent réduit à un “coût” budgétaire ou à un folklore subventionné.
Dix ans de travail et, pour l’édition 2025, un constat : les ICC pèseraient plus de 100 Md€ de CA et mobilisent plus d’un million d’emplois – soit deux fois le poids de l’industrie automobile française.
Cerise sur le gâteau, la valeur ajoutée du secteur a bondi de 20% depuis 2019, traversant pandémie et tempêtes numériques, pendant que la France exhibait son soft power sur les bords de Seine lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024.
Le Panorama ne se contente pas d’aligner les chiffres. Il ausculte dix secteurs : arts visuels, audiovisuel, cinéma, jeu vidéo, musique, spectacle vivant, livre, presse, radio, publicité.
Ensemble, ils irriguent le quotidien de 67 millions de Français – et la consommation culturelle made in France partout dans le monde.
Résilience : le jeu vidéo et la musique caracolent en tête, profitant de la vague numérique, tandis que la presse et la radio trinquent face aux nouveaux usages, et que spectacle vivant et musique subissent la pression des plateformes mondiales et des marges qui fondent.
Derrière la façade d’une filière triomphante, les défis structurants s’accumulent :
accès au financement,
compétition internationale féroce,
diffusion inégale de la dynamique ICC en région,
transition écologique,
impact de l’intelligence artificielle…
Rien n’est acquis : la créativité ne suffit pas à garantir la pérennité économique, même si l’attachement des Français à leur culture, la vitalité des territoires et la diversité des talents restent des atouts précieux.
L’étude, portée par EY et coordonnée par We Are Creative, apparaît comme un coup de semonce : la filière culturelle, trop souvent perçue comme un luxe coûteux et soumis aux caprices d’une caste endogame, doit être reconnue comme un moteur industriel et stratégique.
C’est un appel à la mobilisation des pouvoirs publics, entreprises et des citoyens – pour transformer la culture en pilier de croissance durable, capable de démultiplier la valeur sociétale à l’échelle locale et la valeur économique au niveau mondial.
La culture française est un investissement, pas une ligne de dépense.
Extra Ball 🎱 : la généralisation du contrôle de l’âge sur internet
Et si la prochaine grande bataille du numérique n’était ni l’IA, ni le streaming… mais l’âge légal sur Internet ?
L’Australie vient d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans (lire le Wrap Up). La France, le Royaume-Uni et l’Espagne ont déjà “durci” l’accès aux sites porno depuis janvier dernier. Les ventes des VPN explosent. Les applis “de l’ombre” montent dans les stores. Apple, Google et une poignée de startups proposent modestement de servir de tiers de confiance et de devenir les nouveaux gardiens de la majorité numérique.
Pendant que les États légifèrent, les ados contournent. Pendant que les plateformes protestent, les usages s’adaptent aux contraintes. Et pendant que les parents espèrent, le scroll continue malgré tout.
Temps d’écran record chez les moins de 16 ans, effondrement du trafic des sites X, explosion des VPN : derrière la bonne intention politique, un gigantesque jeu du chat et de la souris s’installe.
A lire dès jeudi dans le prochain Extra Ball, on décrypte la vraie guerre qui commence : qui contrôlera l’accès au web ? est-ce la fin de l’anonymat ?
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Descriptif 📢 : le double screening change la narration
⏳ : 1 min 43 sec
C’est une chronique sur France Inter qui a attiré mon attention : le double screening. Elle relayait un article de fond de The Conversation sur le phénomène.
Netflix, grand prêtre du culte de l’algorithme, assume désormais sans détour ce que tout le monde savait déjà :
Personne ne regarde une série d’un bloc, les yeux rivés sur l’écran, l’esprit concentré.
Non, l’humanité moderne « regarde » tout en scrollant TikTok, WhatsApp ou Insta.
Conséquence de cette tendance : Netflix briefe ses créateurs pour pondre des « second-screen shows », des séries à consommer en mode zombie multitâche, à mi-chemin entre ASMR3 narratif et bruit de fond anxiolytique.
Derrière ce brief, un cahier des charges d’une rare subtilité :
Dialogues hyper explicites (on verbalise TOUT, quitte à enfoncer la porte du pathos à coup de violons et de pluie),
Points de scénario martelés trois fois,
Voix off omniprésente pour capter l’attention fugace d’un ado en train de texter.
Les scénaristes, eux, rient jaune : le vieux dogme « show, don’t tell » est remisé au placard.
Place au « show and tell… and tell again ».
Un producteur ironise : chez Netflix, quand un personnage est triste, il doit l’annoncer à voix haute, pleurer en gros plan sous l’averse, pendant que la bande-son pleure aussi. Au secours !
Mais ne soyons pas naïfs, la “télé pour cerveau disponible”4 n’a rien de neuf.
Les soaps, les sitcoms, la téléréalité — tout ça servait déjà de fond sonore à nos vies dispersées.
Ce qui change : l’industrialisation de la distraction. Netflix, qui a investi des milliards en Europe (plus de 589 nouveautés originales en 2024), analyse à la loupe les comportements de ses 250 M d’abonnés dans 190 pays.
Où, quand, comment, sur quel écran : la data est clé. Les équipes produits parlent de l’algorithme comme d’un oracle, « le dieu du contenu ».
Ce « second screen » n’est qu’un versant de la stratégie : Netflix veut être aux deux extrémités du spectre, à la fois HBO, Lifetime, Comedy Central et Bravo, panachant prestige et fast-food audiovisuel, histoire de capter tous les publics, du binge-watcher érudit à l’étudiant en roue libre.
Pour les scénaristes et producteurs, c’est la douche froide : budgets en constraction, marché du drama en contraction, plateformes frileuses, IA en embuscade, précarité rampante. D’après l’article de The Conversation, les syndicats s’inquiètent pour la créativité, la rémunération, les droits. Leur slogan est devenu « Survive ‘til ’25 », mantra de toute une industrie rincée par l’ère post-streaming, où l’algorithme dicte l’horizon créatif.
Prochaine fois que vous décrochez devant un dialogue redondant ou un monologue qui t’explique ce que vous voyez déjà assez clairement, posez-vous la vraie question :
Le public est-il distrait parce que les séries sont insipides, ou les séries sont-elles devenues insipides pour s’adapter à un public distrait ?
Fractalisé 🌀 : M.C. Escher à la Monnaie de Paris
⏳ : 1 min 31 sec
Maurits Cornelis Escher débarque à Paris avec sa première grande rétrospective à la Monnaie de Paris : plus de 170 œuvres pour rendre justice à ce magicien des illusions d’optique.
Longtemps snobé par l’histoire de l’art officiel (trop populaire, trop géométrique, pas assez moderne pour faire vite), Escher a pourtant fasciné des générations de scientifiques et de mathématiciens, qui voient en lui un artisan de la symétrie.
Son obsession pour la perspective, héritée d’un demi-frère cristallographe et nourrie par l’étude quasi-maniaque des mosaïques de l’Alhambra (qu’il découvre lors d’un voyage à Grenade), le mène à explorer le pavage du plan et les symétries :
Il s’appuie sur les travaux de Fedorov et Polya pour composer des mondes imbriqués, labyrinthiques, avec 17 types de pavages possibles.
Escher, « simple tesselateur » selon ses propres mots (hommage aux tesselles des mosaïques), remplace le dogme moderniste du « plan pur » par un vertige ludique, où positif et négatif se font la guerre : salamandres, oiseaux, poissons et cavaliers s’enlacent dans des puzzles impossibles.
Fils fragile d’une famille hollandaise de scientifiques (père ingénieur hydraulique, demi-frère mathématicien), Escher tente sans succès l’architecture avant de se tourner vers la gravure. Après des études marquées par l’Art nouveau et la théosophie, il s’installe à Rome, d’où il ramène des gravures aux perspectives inédites (Babel vue du ciel, cathédrales englouties, mantes religieuses géantes en goguette).
Mais c’est le choc andalou, la révélation de l’Alhambra en 1936, qui l’ancre définitivement dans la géométrie appliquée à l’illusion : Escher ne cède jamais à l’abstraction pure, préférant métamorphoser la réalité par le truchement de perspectives folles et d’inversions noir-blanc. Il se plaît à transformer poissons en oiseaux, paysages en échiquiers, reptiles en explorateurs sortant de la feuille.
L’exposition met en scène ses expérimentations : miroirs sphériques (autoportrait à la boule réfléchissante), pièces déformées dignes de la Maison Hantée de La Haye (où les selfies deviennent des paradoxes visuels), et surtout ses architectures impossibles : escaliers qui montent en descendant, cascades qui défient la gravité, univers où l’œil abdique face à la logique.
Adulé par les mathématiciens, les psychologues, les musiciens psychédéliques (de Pink Floyd à Mickey en passant par les Simpson), Escher est devenu une icône pop et cérébrale à la fois, maître d’un monde où l’impossible est roi, et où chaque image est un piège à certitudes.
L’exposition, organisée par Fever, est un poil sensationnaliste, mais elle vaut tout de même le détour jusqu’au 1er mars 2026, pour ceux qui veulent perdre pied — et repenser la perspective.
Ratatousical, c’est le nom donné à une comédie musicale créée… sur TikTok ! En 2020, alors que la pandémie confine la planète, des créateurs amateurs s’amusent à imaginer un “musical” inspiré du film Ratatouille de Pixar/Disney. Chaque utilisateur poste une chanson, une scène, une chorégraphie ou un décor en vidéo courte, le tout dans un joyeux désordre collaboratif : TikTok devient une scène mondiale de théâtre musical, sans producteur ni patron, où chacun contribue à l’œuvre collective.
Le phénomène explose : des milliers de vidéos, des millions de vues, des compositeurs pros qui s’en mêlent… Jusqu’à ce qu’un vrai spectacle “Ratatouille : The TikTok Musical” soit monté en streaming live, avec de vraies stars de Broadway, pour une soirée caritative (plus d’un million de dollars récoltés). Disney, initialement spectateur, laisse faire, sans doute tétanisé par l’effet boule de neige : difficile de poursuivre ses propres fans au moment où ils sauvent Broadway d’une année blanche…
ASMR : Autonomous Sensory Meridian Response en anglais, un acronyme qui désigne la sensation de bien-être, provoquée par certains stimuli (les déclencheurs) auditif, visuel, olfactif ou cognitif.
RIP Patrick Le Lay auquel on attribue volontiers cette phrase sur l’objectif de TF1, à l’époque le patron de TF1 au franc parler avait dit sans détours : “créer du temps de cerveau disponible”.












